La bataille des prix
Depuis dix ans, le dérapage des prix est devenu la caractéristique majeure de la crise du logement.
Les prix à l’achat ont doublé sur cette période, les prix à la location ont augmenté de moitié, pendant que le revenu des ménages populaires a stagné. Les conséquences s’enchaînent en cascade : les classes moyennes déclassées doivent recourir au logement social, mais les locataires du logement social ne parviennent plus à accéder au parc privé. La demande s’amplifie quand l’offre disponible diminue. Les stratégies de recours se multiplient et malgré les politiques de mixité sociale, les territoires se spécialisent. Les ménages en difficultés se concentrent dans les quartiers d’habitat social, dont l’occupation se paupérise, les ménages qui le peuvent s’éloignent toujours plus loin pour trouver des prix supportables. Dans les agglomérations secondaires, cette spécialisation se confirme également : certaines villes plongent, quand d’autres décollent.
Pire, l’évolution des prix frappe surtout les plus modestes, dont l’effort budgétaire en matière de logement a presque doublé en vingt ans, quand celui des ménages plus aisés a stagné. L’écart de patrimoine se creuse. Malgré les politiques de redistribution (allocations logement, HLM,…), les inégalités de revenus sont plus élevées après les dépenses logement, qu’en termes de revenus bruts. Le logement n’est plus seulement le reflet des inégalités sociales, il est devenu un facteur d’accélération de ces inégalités. En bout de chaîne, les expulsions augmentent et les mal-logés piétinent à la porte d’un logement social embouteillé.
Nous n’avons plus le choix : il faut engager la bataille des prix. Ce n’est pas simple, car l’investissement privé est nécessaire, qui assure la production de quatre logements sur cinq. Toute la chaîne de l’action publique doit donc être mobilisée pour élever le niveau de production, mais à un coût compatible avec les moyens des habitants et avec les nécessités urbaines de villes durables.
La première urgence est de retrouver une maîtrise collective de l’usage des sols, à la fois pour permettre une construction plus importante et pour assurer une meilleure cohérence du développement urbain. Cela passe probablement par une grande loi foncière actualisant les règles d’urbanisme et les possibilités de l’intervention publique, rééquilibrant les prérogatives du droit d’usage et celles du droit de propriété. Il faudra aussi réformer la fiscalité, pour mieux encourager la production et l’entretien des logements, tout en dissuadant la spéculation, qui offrirait une stabilisation des rendements de court terme, de même qu’un meilleur encadrement des évolutions de loyers. Pas pour dissuader l’investissement, au contraire, pour limiter les effets de bulle spéculative.
Ce débat nécessaire et fondamental met en jeu les libertés essentielles attachées au droit de propriété, au regard des nécessités d’une vie collective harmonieuse. Il nous appartient, citoyens, associations, société civile, de contribuer à sortir cet enjeu des ornières idéologiques qui en ont fait un tabou, pour en faire un sujet central du débat démocratique, dans des termes pesés qui permettent de concilier au mieux les impératifs de liberté individuelle et de justice sociale.
Pour permettre à ce débat d’exister et mieux participer à transformer l’intervention publique, la Fondation Abbé Pierre propose à tous les citoyens de contribuer à la réflexion commune sur le site www.chantierlogement.com
Quand les idées sont partagées par la société, l’institution finit toujours par suivre.
Marc Uhry – Responsable Rhône-Alpes
Fondation Abbé Pierre
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